Revue de l'année 2017 pour Anticosti

L'année 2016 avait été une année assez noire pour Anticosti avec d'une part des autorisations irréfléchies de forages-fracturations, et d'autre part des contestations et des poursuites en justice. L'année 2017 aura été nettement plus positive:  
- 25 janvier 2017, le Gouvernement du Québec, accorde sonconsentement pour soumettre le dossier comme  site du patrimoine mondial à l'UNESCO.
- 28 juillet 2017, le gouvernement annonce la fin définitive de l'exploration pétrolière et gazière à Anticosti; il verse 41,4 M$ à Junex, Corridor et Maurel & Prom.
- 9 août: il ajoute pour Pétrolia: 20,5M$.
- 4 octobre: il verse  finalement $305 694 pour le tout petit permis de Trans America Energy. Le gouvernement verse ces compensations pour mettre fin à la société Hydrocarbure Anticosti S.E.C. qu'il a créé à peine trois ans auparavant. Des compensations sont versées à certains des promoteurs qui n'ont même pas pris part aux dépenses d'exploration dans l'Île.

- 20 décembre le gouvernement canadien appuie la candidature à l'UNESCO. 
La très bonne initiative du maire de Port-Menier de soumettre le dossier de l'Île pour un classement à l'UNESCO aura donc connu des développements très positifs au cours de l’année 2017.

Pour régler de façon définitive le dossier du pétrole de schiste d'Anticosti, le gouvernement a mis fin à une longue suite de décisions contradictoires en versant plus de 62 millions de dollars aux divers détenteurs de permis d'exploration d'hydrocarbures. Ces montants s'ajoutent aux frais d'avocats ainsi qu'aux dépenses (~30M$) des forages d'exploration payés à 57% en fonds publics dans le consortium Hydrocarbures Anticosti. Avec ce 100M$, on aurait pu faire de belles et bonnes choses pour le développement harmonieux d'Anticosti. Cette somme hélas a plutôt servi à engraisser quelques petites compagnies juniors et autres promoteurs pétroliers; elle a été un facteur de division dans la communauté de Port Menier en entretenant depuis cinq ans le mythe d'un gisement qui n'aurait jamais pu être exploitable.

Les décisions d'investir des fonds publics dans l'exploration pétrolière à Anticosti ont été prises sans aucune étude économique crédible; celles d'avant 2015 ont résultées d'évaluations sommaires lors d'échanges verbaux où se reflétait essentiellement la vision des promoteurs.

Le rapport qui porte le titre "Évaluation financière, évaluation des retombées économiques et scénarios possibles de développement de l’exploitation d’hydrocarbures sur l’Île d’Anticosti" a été publié en octobre 2015 dans le cadre du chantier Économie de l'ÉES propre à Anticosti. Il s'agit d'un texte signé simplement Finances Québec, dont les auteurs restent anonymes. Seul le nom de Pierre-Olivier Pineau y figure comme expert externe. Nous avons déjà commenté les erreurs flagrantes de ce texte et les données géologiques fausses et d'autres irréalistes utilisées comme intrants dans les calculs qui tentaient de d'échafauder un scénario de développement étalé sur 75 ans (entre les années 2020 et 2095). Il s’est écoulé deux ans depuis la publication de ce rapport à l’ÉES et on en a somme toute peu parlé dans les médias. C’est pourtant l'analyse biaisée exposée dans ce rapport qui a orienté le gaspillage de fonds publics à Anticosti. Il nous semble important de rappeler comment les auteurs de l’analyse économique ont erré dans leurs  études.

Dans cette vision surréaliste, il y aurait eu dès le début du projet un investissement considérable (entre 10 et 15 milliards de dollars) pour les infrastructures requises. Le scénario de 4155 puits pour couvrir seulement 23% du gisement sous permis (excluant les parcs) prévoyait exploiter simultanément le gaz et le pétrole. En fait, l’exploitation envisagée aurait extrait plus de gaz que de pétrole. Le gaz extrait d'un milieu insulaire doit être liquéfié pour être transporté, ou bien il doit y avoir la construction d'un long et couteux gazoduc sous-marin.

L’étude économique a commis dès le départ deux erreurs majeures : on a pris la valeur estimée en 2011 (étude Sproule) pour la quantité d’hydrocarbures en place; or cette valeur de 43Gbep a été revue à la baisse (37Gbep) par les travaux d’exploration des étés 2014 et 2015. L’autre erreur majeure de l’étude est d’avoir compté en double la valeur de 43Gbep, une fois pour estimer le pétrole extrait et une autre fois pour le gaz. On a en donc utilisé dans l’étude AECNo1&2 une valeur de 86Gbep, ce qui donne une erreur de surestimation de plus du double (232%) par rapport à la valeur réaliste (37Gbep). Avec cette surestimation de la quantité d’hydrocarbures en place ainsi qu’avec d’autres hypothèses peu réalistes, l’étude AECNo1&2 tentait de démontrer une exploitabilité économique. Cette analyse erronée a été reprise sans autre forme de discussion dans le rapport final de l’ÉES et dans quelques autres études qui ont suivi.

Dans la projection d'exploitation sur 75 ans entre 2020 et 2095, les premières décennies sont très fortement déficitaires. Pour arriver à faire apparaitre des profits après 2050, les auteurs ont retenu dans leur modélisation deux paramètres fort discutables: 
 1) le cout des forages reste fixé au prix initial de 2020 (8,8M$/puits) tout au long du scénario qui se poursuit jusqu'en 2095;
 2) le prix du pétrole et du gaz augmente (x5) sans arrêt tout comme le prix du pétrole qui dépasse $200/baril dès le premier tiers du temps dans le modèle.
Figure 1  Une modélisation avec un coût/puits fixe alors que les prix du pétrole et du gaz sont majorés au fil du temps (AECNo1-No2 p. 85)




En supposant qu'on exploiterait à plein régime Anticosti avec des couts de forages gelés à 8,8M$/puits et des prix de gaz et de pétrole que les auteurs postulent rendus à 400% du prix actuel dès la fin (2045) du premier tiers de la durée (75 ans) dans leur modélisation, ils concluaient à une petite possibilité de rentabilité. N'importe quel expert des questions énergétiques vous dira aujourd'hui que le monde est engagé dans un changement irréversible: la demande du pétrole et son prix vont stagner. Penser comme le faisait le Ministère des Finances que la rentabilité d'Anticosti sera rendue possible par un prix du baril de pétrole en croissance continue à plus de 200$/baril après 2045, et croire que le Québec engrangerait à partir de ce moment là des milliards en retombées économiques, c'était de la très haute fantaisie, fondée de plus sur une erreur de 232%. Comment au gouvernement a-t-on pu penser élaborer un scénario où l’extraction pétrolière pourrait s’épanouir au Québec jusque dans une période aussi lointaine que 2050 à 2095*. C’est manifestement de la grande incompétence et cela entache la réputation de tous ceux qui ont cautionné cette étude, laquelle aurait du être retirée dès qu’on leur en a signalé les erreurs.

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Même si je n'en traite pas ici dans ce texte, il faudrait évidemment ajouter les impératifs de la lutte aux changements climatiques et la perte de crédibilité du Québec sur la scène mondiale dans le 2e moitié de ce siècle avec ce scénario de pure fiction qui a fait rêvé les chambres de commerce. On continuera longtemps dans ces milieux à perpétuer l'idée que le Québec a renoncé à des milliards en stoppant l'exploration à Anticosti: ex. le V-P de l'Institut Économique de Montréal écrit récemment à propos de cet arrêt: "... nous payons, avec nos impôts, pour empêcher la création d'emplois au Québec! Nous devrions profiter de nos ressources au lieu de les laisser dormir dans le sol".


Billet de décembre 2017

Mes billets du mois visent en principe à prendre l’actualité des derniers 30 jours pour expliciter avec le plus de rigueur scientifique possible des éléments en jeu dans ces dossiers.  Ce mois-ci je vais me limiter à un texte très court pour simplement commenter quatre événements du mois dernier.
1) Une étude de la firme Sproule rendue publique le 23 novembre indique que la formation de Forillon au site de Bourque pourrait constituer un réservoir pétrolier et gazier de type compact (tight oil & gas). Le potentiel réel reste encore bien mal défini, mais ce qui semble le plus probable c'est que l’exploitabilité ne serait envisageable qu'en mode non conventionnel, c’est-à-dire avec fracturation hydraulique.
Avant son acquisition par la pétrolière Pieridae Energy de Calgary, le slogan de Pétrolia était « Le pétrole d’ici   par les gens d’ici »; cette stratégie de communication a visé entre autres à obtenir une large part de financement public (avec un certain succès ...).  Maintenant, ce sera les fonds publics d’ici pour financer un projet d’une pétrolière d'ailleurs. L’implication gouvernementale doit cesser de maintenir en vie divers projets d’exploration de pétrole et de gaz, car ces subventions faussent le jeu économique.  Il n’est pas certain que ces projets d’exploration existeraient sans cet apport constant de fonds publics. Le mois dernier j’ai insisté pour qu’une réglementation claire rende impossible les projets où il faudrait envisager l’emploi de la fracturation. Il ne pourrait y avoir alors que des projets s’intéressant à la possibilité des vrais gisements conventionnels.
2) Gaz Métro a changé de nom le 29 novembre. Je vous recommande la lecture d'un excellent texte de Normand Braudet qui fait le point sur le rôle plutôt discret de Gaz Métro dans les projets de relance de la fracturation hydraulique du schiste d'Utica, "Gaz Metro/Énergir se prépare activement à cette éventualité, et l’élimination du mot « gaz » de son nom afin de ne pas faire peur n’y est pas étranger.selon l'analyse de N. Beaudet l'ex. Gaz Métro agit plus précisément dans la promotion en douce d'un projet-pilote dans la forêt de Lotbinière, axé sur les puits de Leclercville et de St-Edouard.

3) La mobilisation contre les projets pétroliers les plus extravagants dure maintenant depuis une décennie; certains esprits se sont échauffés. Des têtes brulées ont lancé de la peinture contre la façade de la propriété du pdg de Junex. Ce type d’action est à dénoncer sans aucune restriction. C’est inacceptable en soi; de plus c’est tout à fait contre-productif pour faire avancer le débat. S’attaquer à la propriété, ou à la personne en tant qu’individu, témoigne toujours d’une absence totale d’arguments valides.

4) Mon texte dans le journal LeDevoir du 14 novembre a déplu grandement à certaines personnes; la direction de Ressources et Énergie Squatex a émis le 22 novembre un communiqué dans lequel elle s’attaque à mon analyse; Squatex a tout-à-fait le droit d’être en désaccord et de défendre ses intérêts commerciaux. Par contre leur communiqué de presse m’attaque directement de façon personnelle en tentant de miner ma crédibilité et mon expertise. Ils traitent de mes allégations « mensongères ou irréfléchies ». Ils reprennent mot-à-mot ce que Mario Lévesque a déjà écrit en 2012 : que j’utiliserais une fausse représentation « ... alors qu’il n’est pas membre de l’Ordre des géologues du Québec ». J’ai déjà répliqué en détails à Mario Lévesque à propos de la distinction entre géologue et ingénieur-géologue. MM Binnion et Lévesque ont repris régulièrement ce type d’attaque personnelle depuis le débat de juin 2012.   
« Vous avez des ennemis ? C’est bien. Cela prouve que vous vous êtes battu pour quelque chose ! » Winston Churchill.

Changements de ministres: aurons-nous droit à un changement dans le dossier des hydrocarbures?

Nous avons eu droit en octobre  à deux changements de ministres dans le dossier des hydrocarbures : Pierre Moreau est maintenant aux commandes du MERN et Isabelle Melançon a été nommée ministre du Développement durable, de l'Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC). Peut-on espérer une nouvelle orientation dans les dossiers de l’industrie extractive des hydrocarbures? Au MERN, Pierre Moreau a vite indiqué qu’il souhaite la poursuite du moratoire de facto sur les forages dans les Basses-Terres du St-Laurent. Par ailleurs, il s’interroge ouvertement sur le sort des permis déjà accordés. Ses plus récentes déclarations au congrès de l'APGQ  montrent qu’il n’a pas encore pris la mesure du contenu des règlements sur les hydrocarbures ; il n’a fait qu’ajouter à la confusion sur leur portée réelle, notamment sur la proximité des forages et des cours d’eau, car ses propos sont contredits par les dispositions mises de l’avant dans la loi.

Du côté du MDDELCC où plus de 300 municipalités contestent le règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection (RPEP), on a pas vraiment encore d’éléments clairs sur les intentions de la ministre Melançon.  Le premier ministre a quant à lui a laissé entendre en septembre dernier que les municipalités qui souhaiteraient exclure de leur territoire les forages pétroliers pourraient le faire.

Du côté des promoteurs et de ceux qui les financent, leur réaction au contenu de la loi 106 et des règlements qui l’accompagnent a été de reprendre des projets d’extraction du gaz et du pétrole. La législation leur a ouvert tout grande la porte à l’emploi des techniques de fracturation, ce qui a relancé la recherche de financement pour étudier un projet-pilote d’extraction du gaz de schiste. Les promoteurs comprennent bien la distinction entre les déclarations des ministres et le contenu réel des lois et règlements ; ils savent que des déclarations rassurantes mais peu précises sont requises pour maintenir dans les médias un nuage flou. Ils savent surtout que c’est uniquement le contenu précis des lois et des règlements qui importe pour autoriser leurs travaux et pour des contestations légales éventuellement.

D’autre part l’opposition populaire aux projets d’hydrocarbures ne faiblit pas ; elle s’est plutôt renforcée suite à des décisions récentes perçues comme des victoires pour son action : l’abandon de l’exploration pétrolière à Anticosti et l’abandon d’Énergie Est.  Ces pressions populaires ont un impact politique ; les ministres déclarent qu’ils constatent l’absence d’acceptabilité sociale pour les projets.

Comment concilier deux volontés bien opposées ? Comment régler ces questions en évitant le choix désastreux qui a été retenu pour mettre fin aux permis à Anticosti ? L’abolition des permis des Basses-Terres coûterait une fortune en raison du précédent créé à Anticosti. Ces permis ont été octroyés de façon totalement irréfléchie pendant l’ère Charest. Comment gérer cette situation de façon intelligente maintenant ?

Il y a une solution qui pourra s’imposer au gouvernement: l’interdiction totale et partout au Québec d’employer des techniques de fracturation dans l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures. Cela suppose un sérieux changement de cap dans la politique suivie jusqu’à maintenant, mais c’est tout à fait réalisable à court terme. Bien sur le gouvernement doit alors retirer de sa loi 106 et de ses règlements d’application toutes les dispositions qui se rapportent aux autorisations de fracturation.

L’interdiction de la fracturation aurait un impact indirect sur les permis d’exploration. Il n’est pas nécessaire de racheter les permis d’exploration d’hydrocarbures, car l’objectif de ces permis c’est de trouver des gisements de pétrole ou de gaz. Les permis comme tels ne portent aucune garantie quant aux techniques permises, ni quant au type de gisement visé par les permis d’exploration. Il n’y a donc aucun motif justifiant de compenser quiconque en retirant simplement l’emploi des techniques de fracturation.

Si la fracturation hydraulique n’est plus possible, l’intérêt pour conserver des permis d’hydrocarbures tombera de lui-même avec le temps. En effet, la possibilité de trouver des gisements conventionnels éventuellement rentables avec les seules techniques normales a toujours été très faible au Québec. C’est essentiellement l’arrivée de la fracturation hydraulique dans le décor qui a permis un certain regain d’intérêt pour l’exploration pétrolière au tournant des années 2008. Le gouvernement a de plus pris lui-même des participations dans des projets marginaux ; ces projets n’auraient pas connu de suite sans l’implication gouvernementale active. On ne pouvait envisager l’exploration/exploitation du shale d’Anticosti sans l’emploi de la fracturation hydraulique et sans l’injection massive de fonds publics dans l’exploration.

Ayant fait marche arrière dans le pétrole de schiste d’Anticosti, ayant maintenu un moratoire de facto dans les Basses-Terres, l’autre région où la possibilité d’extraction requiert obligatoirement la fracturation hydraulique, la suite logique, le pas suivant est l’interdiction de la fracturation, ce qui signifiera en pratique l’abandon pur et simple de l’exploration de gisements non conventionnels.

Les détenteurs de permis actuels pourront donc continuer à chercher des hydrocarbures, mais cela ne pourra être alors que des gisements conventionnels uniquement. Comme la possibilité d’en trouver est très marginale par rapport aux coûts d’exploration, le jeu n’en vaudra plus la peine. Il faudra aussi que le gouvernement hausse un peu plus les frais annuels des permis. Au tarif ridicule de 10¢/ha il en coûtait presque rien pour maintenir de vastes territoires sous la menace des titres miniers. En ramenant leurs coûts annuels à ce qui se fait de comparable ailleurs, les détenteurs actuels vont laisser tomber leurs permis à la fin de la période légale. Le gouvernement ne devra pas offrir à d’autres exploitants ces permis libérés, du moins là où il n’y a pas d’acceptabilité sociale pour l’exploration pétrolière et partout où les municipalités auront défini d’autres usages pour leur territoire.

N.B. Une version condensée de ce texte a été publiée dans Le Devoir le 14 novembre 2017