Présentation générale du site

             N'oubliez pas de lire chaque mois mon nouveau billet    


Vous trouverez avec les onglets en haut de cette page, des liens ordonnés vers mes documents techniques, qui sont également mis en file chronologique ainsi qu'en liste par sujet (dans la colonne de droite sur cette page, plus bas après la liste des pages les plus consultées).  L'accès par les onglets offre une présentation différente, qui  vise à rendre plus conviviale et plus logique l'accès à ces documents. J'expose dans ces écrits les résultats des analyses que je fais avec une approche totalement indépendante. Il n'y a que la vérité des faits scientifiques qui me motive; je n'ai pas d'intérêts personnels, ni de lien direct ou indirect avec quelque partie liée à ces sujets.

N'hésitez pas à ajouter des commentaires et/ou des questions, directement sur ces pages si c'est d'intérêt général. Si par contre vous souhaiter me contacter plus directement, vous pouvez m'envoyer un courriel: -->   durand.marc@uqam.ca.  Mon profil scientifique se retrouve sur Research Gate.

J'ai commencé en décembre 2010 à analyser la question de ce qui est communément appelé "le gaz de schiste".  Je ne rejette pas cette appellation qui est entérinée dans le langage courant, ainsi que dans la dénomination des commissions d'enquête que le gouvernement a créées pour ce sujet (ÉES, BAPE, etc.). Il y a cependant une expression plus scientifiquement juste: les gisements d'hydrocarbures de roche mère, que j'emploi pour le nom de ce site et pour la majorité de mes documents.

On désigne ces nouvelles ressources comme des gisements non conventionnels de pétrole et de gaz, car tant par leur nature géologique que par la méthode d'extraction employée (la fracturation artificielle requise), ils sont bien distincts des gisements conventionnels d'hydrocarbures. Les impacts économiques et environnementaux très négatifs qui en résultent sont également très différents.

Je tiens à remercier tous mes fidèles lecteurs. J'ai créé ce site spécialisé le 1er août 2014 en espérant qu'il soit utile à la compréhension des questions techniques reliées aux gisements de roche mère. Je suis heureux de voir qu'il remplit ce rôle auprès d'un nombre toujours croissant. En août 2015, un an après son ouverture, il y avait eu 20 000 vues. Après deux ans, la fréquentation a augmenté de façon significative, notamment en 2016 où il y a eu 10 000 vues par mois comptabilisées sur ce site. Le total cumulatif a dépassé 200 000 en mai 2017, puis 345 000 en juillet 2021. Par la suite, grâce notamment à l'outil de traduction en haut à droite de la page, la fréquentation oscille entre 2000 et 5000/mois, ce qui a permis au site de franchir en 2025 la barre des 400,000 vues cumulées.

Au Québec la fracturation hydraulique est maintenant interdite dans le schiste des Basses-terres du St-Laurent et la menace sur Anticosti a également été écartée; ces deux sujets ne sont plus dans l'actualité. En 2020 moins de lecteurs du Québec fréquentent ces pages, mais mon site rejoint maintenant des lecteurs de partout dans le monde. Les problèmes techniques et environnementaux reliés à la fracturation des gisements d'hydrocarbures disséminés dans leur roche mère sont universels. L'expérience d'ici peut servir aussi ailleurs. Mon "billet mensuel" a été très populaire entre 2014 et 2021; ensuite ces publications ont été plus espacées; les billets ne sont pas interrompus et ils seront encore publiées à l'occasion pour intervenir spécifiquement sur des sujets précis.

La question de la fracturation hydraulique et de l'exploration pour la recherche d'hydrocarbures a finalement été réglée au Québec en 2022. La dernière tentative des promoteurs a été présente le dossier de GNL au Saguenay en 2020 et 2021. Il reste encore dans le paysage d'ici des poursuites intentées devant les tribunaux par des promoteurs déçus.

Un souhait peu réaliste d'un groupe pro-gaz: Institue Économique de Montréal (IEDM)

Le journal La Presse a publié ce lundi 5 octobre ce qui se veut une réplique pro-gaz à mon propre texte publié une semaine avant. je m'attendais à lire une réplique ; j'avoue cependant être surpris du bas niveau d'expertise dans le texte de Gabriel Giguère. Je crois donc important de souligner ces incongruités et faiblesses. Le texte de M. Giguère est en entier ci-dessous ; j'ai ajouté en rouge mes commentaires.

LE QUÉBEC PEUT ENCORE FAIRE LE CHOIX DE LA PROSPÉRITÉ - Gabriel Giguère, IEDM


Avec le retour du gaz naturel dans le débat politique québécois, il n’a pas fallu attendre bien longtemps avant de voir les activistes ressortir leur même vieux disque. Au cas où ce serait ce qu’il suggère, car je suis le seul qu'il mentionne plus bas dans son texte, je tiens à préciser que je suis un expert indépendant, pas du tout un activiste.

Pourtant, la mise en valeur du gaz se trouvant dans notre sous-sol représente une occasion en or pour accroître la prospérité des Québécois. On a vu par le passé qu’un bon nombre d’investisseurs étaient prêts à risquer leur propre argent pour le développer et créer de bons emplois, bien rémunérés, un peu partout au Québec. Certes entre 2006 et 2012 on a vu affluer au Québec des compagnies, certaines locales, certaines de l’Alberta;. Elles étaient attirées ici par des prix de permis ridiculement bas (10¢ par hectare), des subventions, des avantages fiscaux très généraux et une réglementation déficiente leur permettant d’aller partout sans même avertir les communautés. Très tôt après les premiers forages, les résultats bien en dessous de leurs projections ont fait qu’elles ont plié bagage dès 2012 en rayant de leur bilan la valeur de leurs actifs au Québec. Elles ont alors cédé leurs permis à Questerre et à quelques petits joueurs locaux. Ces derniers ont intenté une poursuite de 18G$ contre le Québec pour l'annulation de ces permis et perte de revenus anticipés, une poursuite encore pendante devant les tribunaux. Ils ont donc tout intérêt à s’activer pour ramener la fiction d’un gisement contenant des milliards sous nos pieds.

Un mot sur les bons emplois:  à l’époque, c’est de l’extérieur du Québec que sont débarqués ici les équipes spécialisées pour y faire 24h/24 la bruyante fracturation hydraulique.

Et si le gouvernement n’avait pas adopté une série de lois toujours plus restrictives – allant jusqu’à interdire la recherche de gaz dans le sous-sol québécois –, il y a fort à parier que le Québec pourrait aujourd’hui bénéficier de la croissance de la demande internationale en gaz naturel. Faux: les activités dans l’Utica n’aurait jamais atteint l’étape de la production.

Pourtant, certains tentent toujours de prétendre, en s’appuyant sur des chiffres vieux de plus d’une décennie, que le Québec ne serait pas en mesure de tirer son épingle du jeu dans ce secteur. Ou peut-être le font-ils par altruisme envers ces pauvres investisseurs, qui seraient prêts à risquer leur propre argent pour développer le Québec. Qui sait ?

Un exemple récent de ces vieux chiffres provient d’un billet d’opinion écrit par un professeur retraité, Marc Durand, paru dans ces pages le 28 septembre dernier. En se basant sur les données de production d’un seul puits d’exploration, dont le forage a commencé en 2007, il prétend qu’il serait impossible pour une entreprise de faire de l’argent avec le gaz naturel québécois. Les opérations de forage du A275 : début 26 sept 2009  -  fin 27 novembre 2009; les opérations de fracturation ont eu lieu en 2010.

Si l’argument semble à première vue convaincant, il faut reconnaître que la technologie d’extraction n’est pas la même aujourd’hui qu’elle l’était en 2007. Une estimation prédisait que ce puits expérimental pourrait produire 1,3 milliard de pieds cubes de gaz naturel.

Pour mettre le chiffre en perspective, c’est suffisamment d’énergie pour chauffer environ 25 000 résidences québécoises pendant une année. Ressources naturelles Canada indique qu'il faut environ 94 800 pi³/an pour chauffer une maison unifamiliale moyenne neuve; dans ce cas :1 300 000 000 ÷ 94 800 ≈ 13 700 maisons/an.

En fonction des coûts de l’époque, cependant, le professeur estime que ce puits n’aurait pas été en mesure de rembourser les coûts de forage et d’exploitation. Au 5 octobre 2026, le prix Henry Hub est d'environ 3,07 $US/Mpi3 ce qui donne 4,05M $US pour 1,3 milliard pi cu de gaz. En 2010, le prix était de 4,37U$/Mpi3. Pour les mêmes 1,3 milliard de pi³ on avait 5,68M $US il y a seize ans. À l’époque comme en 2026 ce prix est vraiment beaucoup trop bas. C’est même 30% de moins en 2026 pour payer simplement le coût du forage (environ 10M U$).

Je n’ai présenté les données que du puits A275 car l’industrie n’a publié une courbe de production que pour ce puits en indiquant que c’était là le meilleur puits. J’ai pu trouver, dans des communiqués de presse des exploitants à l’époque, quelques données fragmentaires seulement pour certains des 17 autres puits (de ~moitié moins productifs à zéro productif selon les cas). 

Les exploitants ont eu des nombreuses occasions de présenter des données probantes dans leurs mémoires devant les nombreuses instances gouvernementales (BAPE deux fois, ÉES deux fois aussi) entre 2010 et 2016. Ils ont gardé ces mauvais résultats pour eux.

Or, il faut comprendre que le potentiel d’un gisement peut évoluer. Certains puits forés dans une formation rocheuse similaire en Ohio et en Pennsylvanie montraient une performance semblable à l’époque. En 2016, la région produit 8,5 milliards de pieds cubes de gaz naturel par jour ! Et les producteurs ne semblent pas déficitaires non plus. Ce n’est pas du tout scientifique de comparer le pseudo gisement de l’Utica du Québec avec ce qui se fait dans un autre gisement en Pennsylvanie et en Ohio, dans un autre contexte géologique à plus de 1000Km. De plus l’auteur présente ici une valeur pour l’ensemble de la région, sans aucune précision utilisable, par exemple le nombre de puits.

Le problème de l’argument de M. Durand est qu’il présuppose un potentiel technologique fixe (Faux: dans mon texte j’ai écrit ceci: «il n’y a pas eu d’amélioration significative»; je n’ai pas décrit le potentiel technologique « fixe ». Cela s’est amélioré certes un peu, mais vraiment pas assez pour modifier mon analyse). C’est un peu comme s’il affirmait que, puisque le premier iPhone n’est pas assez puissant pour faire fonctionner ChatGPT, les nouvelles générations d’iPhone ne le seront pas non plus. Tout comme les téléphones se sont améliorés au fil des ans, la technologie permettant l’extraction de gaz naturel a aussi changé. Les coûts sont plus bas, le forage horizontal permet à un seul puits d’aller chercher la ressource plus loin, et les méthodes d’extraction sont plus précises et efficaces. Je constate que l’auteur n’a pas vraiment d’expertise, ou de données géotechniques pour analyser cette question, car son argument se limite au iPhone ! Les foreurs de 2026 vont être sans doute contents de regarder leur iPhone le plus récent pendant que la machine travaille, mais l’argument que M. Giguère apporte ici n’a aucun lien avec ce qu’il devrait discuter.

La technique de fracturation hydraulique certes évolué depuis 2010, mais nullement de façon comparable aux téléphones cellulaires. On constate que la production par puits a environ doublé, mais essentiellement parce que les extensions horizontales sont plus longues. Il y a donc par puits plus de stages de fracturation, plus de propant (sable et additifs) et plus de fluide de fracturation. Ça donne plus de gaz produit par puits, mais c’est parce que l’étendue couverte par un puits est plus étendue. Il n’y a cependant pas plus de gaz dans le shale et la proportion qui est récupérable reste sensiblement la même. Si votre moissonneuse fauche 12 m de large au lieu de 6 m, cela donne un intérêt pour les coûts de récolte, la production augmente par machine, mais cela n’augmente pas la quantité de blé que vous pouvez récolter dans un même champ.

Une chose qui n’a pas changé, cependant, c’est à quel point la ressource voit sa demande croître. En 2007, le monde consommait 106 billions (106 083 milliards) de pieds cubes de gaz naturel. En 2024, c’était 149 billions de pieds cubes. D’après les prévisions récentes, la consommation atteindrait 198 billions de pieds cubes en 2050. Le fait que la demande augmente récemment dans le monde n’augmente en rien la quantité de gaz qui s’est accumulé dans l’Utica au cours des millions d’années lors de la période géologique de l’Ordovicien. C’est plutôt du côté du prix du gaz qu’on devrait évaluer cet impact. 

À cela s’ajoute le fait que de nombreux pays européens et asiatiques cherchent à diversifier leurs approvisionnements, en privilégiant des sources de gaz provenant de partenaires commerciaux stables et fiables - comme le Québec et le Canada.

Au cours des derniers mois, notamment, nous avons pu voir des entreprises gazières allemandes et britanniques s’engager à acheter des volumes de gaz naturel liquéfié dans des projets en développement en Colombie-Britannique pour s’assurer un approvisionnement. C’est un fait; l’ouest canadien produit du gaz depuis des décennies en grand quantité. À une époque encore récente on devrait souvent bruler l’excédent à la torchère faute de débouchés locaux. Cette abondance de gaz bon marché existe ailleurs dans le monde. C’est le coût de liquéfaction (énorme) et le coût de transport qui explique les prix élevés pour certains marchés. Le pseudo gisement de l’Utica n’est pas du tout comparable à ce qui existe ailleurs en Amérique du Nord.

Si nous sommes passés à côté d’une belle occasion d’enrichir le Québec au cours des dernières années, la bonne nouvelle est qu’il n’est toujours pas trop tard pour se rattraper. Ce serait catastrophique de forer à perte des nouveaux puits.

Espérons que cette fois-ci sera la bonne, et que le prochain gouvernement saura rouvrir la porte à cette filière prometteuse pour le Québec ! Cette filière n’est pas du tout prometteuse. La décision de l’enterrer en 2022 a été prise après douze ans d’études diverses, très sérieuses où l’opportunité a été donné à tous de s’exprimer. Le nouveau gouvernement ne la déterrera pas.

La Presse - Affaires

Le journal La Presse a publié dans la section Affaires l'article que je lui ai soumis en relation avec les fausses affirmations véhiculées par le PCQ le Parti Conservateur du Québec et son chef Éric Duhaime.

La CAQ de Christine Fréchette a aussi ouvert la porte au retour de l'exploration et exploitation d'hydrocarbures en proposant une nouvelle consultation publique. Cette consultation serait bien inutile, car les variations dans l'acceptabilité publique ne modifient en rien les paramètres géologiques et économiques d'un gisement de gaz qui n'est pas économiquement exploitable.

L'oppposition à la fracturation hydraulique aurait faiblie ces derniers temps malgré les risques démontrés de cette technique. En réalité, il y a eu une intense campagne sur les réseaux sociaux orchestrée par un organisme financé par des intérêts pétroliers de Calgary. Karel Mayrand dans l'Actualité analyse les ramifications entre ce groupe, Québec Fier, et les promoteurs actuels du retour du dossier au Québec.

Cet impact sur l'opinion publique a permis à deux partis dans l'actuelle campagne électorale de tenter de faire du millage sur cette question; c'était là justement l'objectif du groupe d'influence de Calgary. En 2026 ce n'est probablement que la suite de ce qui a eu lieu en 2018. Lors de l'élection de 2018, les intentions d'influencer la campagne électorale en faveur des intérêts de l'industrie pétrolière avaient été clairement annoncées par le groupe piloté par Michael Binnion de Questerre Energy.

J'ai eu affaire avec cette personne à quelques reprises, notamment lors d'un débat à Sherbrooke en 2012 ainsi que durant les événements qui ont suivi ce débat désastreux pour lui. Je ne suis pas surpris de ce type de démarches de sa part.

Le gas de schiste s'invite dans la campagne électorale au Québec

Le devoir de s’informer est un prérequis pour toute personne qui aspire à jouer un rôle politique. Il est impérieux d’obtenir des données et des faits vérifiés quand on pense promouvoir des projets importants. Or ce n’est pas ce qui se passe pour le Parti Conservateur de M. Duhaime qui met à son programme la relance de l’exploration du gaz de schiste, avec pour seule source la vision des quelques petits promoteurs qui demeurent localement présents. La CAQ de Mme Fréchette est aussi tentée par ce retour en arrière. Or aucun fait nouveau, aucune donnée des nombreuses études réalisées de 2010 à 2022 ne peut appuyer cette idée de relancer l'exploration d'hydrocarbures au Québec. On peut bien dire vouloir consulter les québécois, ca ne changera pas les paramètres géologiques et économiques qui font que cette exploitation ne peut être rentable économiquement, pas plus maintenant qu'en 2015.


L'idée d'un Québec producteur d'hydrocarbures n'est pas n'est pas nouvelle : elle revient périodiquement depuis plus de 160 ans. Le potentiel en gaz et en pétrole sur le territoire du Québec a été exploré à de nombreuses reprises au 19e, 20e et 21e siècle. À chaque fois le potentiel économiquement exploitable s'est avéré nul. Il est bon de faire un rappel historique. Note à mes lecteurs: ce rappel historique est rédigé avec l'aide de l'IA.


1. Les débuts : le XIXe siècle

Les premiers indices de pétrole observés au Québec se trouvent en Gaspésie, où des suintements naturels étaient connus depuis longtemps. À peine quelques années après le célèbre puits de pétrole d'Edwin Drake en Pennsylvanie en 1859, des prospecteurs et des investisseurs s'intéressent aux affleurements pétrolifères de la région de Gaspé. La Gaspe Bay Mining Company mène alors des travaux exploratoires près de la rivière York.

Les moyens techniques de l'époque sont limités et les découvertes restent modestes. Contrairement à l'Ontario, qui développera une véritable industrie pétrolière à Petrolia près de Sarnia, le Québec ne connaît pas de production commerciale significative.


2. Première moitié du XXe siècle : exploration sporadique

Au début du XXe siècle, plusieurs compagnies réalisent des forages exploratoires, notamment dans les Basses-Terres du Saint-Laurent et en Gaspésie. L'intérêt repose sur la géologie sédimentaire du sud et de l'est du Québec, qui ressemble à celle de certaines régions productrices dans les Appalaches aux USA.

Dès 1907, il y a des travaux d'exploration gazière dans la région de Saint-Pierre-les-Becquets. Des programmes plus structurés sont ensuite entrepris dans les années 1950 par de grandes compagnies comme Esso et Shell. Malgré ces efforts, les résultats demeurent décevants et aucun gisement majeur n'est mis en exploitation.


3. L'ère SOQUIP : 1969 à la fin des années 1980

À la suite de la Révolution tranquille et dans un contexte où l'État québécois prend davantage le contrôle de ses ressources naturelles, le Québec crée en 1969 la Société québécoise d'initiatives pétrolières (SOQUIP). Son mandat consiste à explorer et éventuellement développer le potentiel pétrolier et gazier du Québec.

Durant les années 1970 et 1980 :

  • des campagnes sismiques sont réalisées dans les Basses-Terres du Saint-Laurent;
  • des forages sont effectués en Mauricie, en Gaspésie et sur l'île d'Anticosti;
  • une importante banque de données géologiques est constituée.

Un forage important est réalisé à Anticosti en 1970 dans le shale de Macasty, une formation qui attirera encore l'attention plusieurs décennies plus tard.

Malgré des indices encourageants, SOQUIP conclut au milieu des années 1980 qu'aucune ressource gazière exploitable n'a été démontrée à l'échelle commerciale.


4. Les années 2005 et 2010 : renouveau grâce aux hydrocarbures non conventionnels

L'amélioration des technologies de fracturation hydraulique et de forage horizontal transforme la perception du potentiel québécois. Les géologues réévaluent alors les roches mères riches en matière organique qui sont présentes dans les Basses-Terres du Saint-Laurent.


L'attention se porte notamment sur :

  • les schistes d'Utica, entre Montréal et Québec;
  • la Gaspésie;
  • l'île d’Anticosti.

Des entreprises comme Junex, Questerre, Talisman, Gastem et Pétrolia multiplient les forages exploratoires. En 2008, plusieurs annonces de découvertes de gaz dans l'Utica suscitent un véritable engouement. La fracturation hydraulique est effectuée dans 18 des 31 puits d'exploration. Le gouvernement de l'époque évoque alors la possibilité d'une nouvelle industrie énergétique québécoise et des hauts fonctionnaires en deviennent même les promoteurs actifs.


5. Les années 2010 : controverse et remise en question

L'exploration des gaz de schiste provoque rapidement une forte opposition citoyenne, particulièrement dans les régions agricoles des Basses-Terres du Saint-Laurent. Les préoccupations concernent :

  • la fracturation hydraulique;
  • la qualité des eaux souterraines;
  • les émissions de gaz à effet de serre;
  • les impacts sur les communautés rurales.

Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) est saisi du dossier et plusieurs évaluations environnementales sont menées durant la décennie.

Parallèlement, Anticosti devient un enjeu majeur pour l'autre hydrocarbure le pétrole. Des estimations de ressources pétrolières importantes sont avancées pour le schiste de Macasty, mais les coûts d'extraction, le transport par bateau, les risques environnementaux et l'opposition sociale mettent rapidement un terme au développement du projet. Je démontre dans une analyse strictement économique que ce pseudo-gisement n'avait absolument aucun potentiel économique et aucune rentabilité envisageable, même avec un prix du baril de pétrole trois fois plus élevé.


6. Le tournant de 2022 : fin des hydrocarbures au Québec

En avril 2022, l'Assemblée nationale adopte une loi mettant fin à la recherche et à l'exploitation des hydrocarbures sur le territoire québécois. Les permis d'exploration et d'exploitation sont révoqués et un régime d'indemnisation est mis en place pour les détenteurs de droits

Cette décision fait du Québec la première juridiction nord-américaine à renoncer explicitement au développement de ses ressources pétrolières et gazières afin de privilégier la transition énergétique et la réduction des émissions de carbone. Il y a cependant une grande lacune dans les présentations et la justification de ce renoncement: on a mis l'emphase sur les questions sociales et l'environnement en omettant presque complètement le fait que le Québec ne renonçait à rien en fait, car fondamentalement aucune étude ne pouvait démontrer que l'exploitation serait économiquement rentable.


Les géologues s'accordent sur  le fait que le gaz existe dans le shale d'Utica. Par contre il y a pas d'études qui montrent que ce serait rentable de l'exploiter. Dans un document publié en 2017  j'ai démontré que le potentiel économique n'est absolument pas présent. Le meilleur puits fracturé dans l'Utica (A275) ne pourrait même pas compenser la moitié de son coût de construction; tout cela avant même de prendre en compte les autres coûts: redevances à l'État, coûts environnementaux, coût de surveillance en fin de production, etc.


C'est un argument qui touche le cœur du dossier : la question de l'existence du gaz et celle de la rentabilité économique sont deux choses complètement différentes.

Sur le premier point, il y a effectivement un consensus géologique assez large. Les schistes d'Utica contiennent du gaz naturel, et cela est connu depuis longtemps. Les travaux de la Commission géologique du Canada, les campagnes de forage de Talisman, Junex, Questerre et les études examinées par le BAPE convergent sur ce point.

Là où le débat devient beaucoup plus difficile, c'est sur la notion des réserves commercialement exploitables. Dans l'industrie pétrolière, une ressource n'a de valeur économique que si elle peut être produite avec profit après prise en compte :

  • du coût de forage;
  • du coût de fracturation;
  • des infrastructures de collecte;
  • des coûts d'exploitation;
  • des redevances;
  • des coûts de fermeture et de suivi;
  • du coût du capital et du risque financier.

Si le meilleur puits documenté produit ultimement environ 1,3 Gpc et qu'il génère un revenu brut bien inférieur au coût de son forage, alors on se retrouve devant un problème fondamental : même avant de considérer les autres dépenses, le projet ne franchit pas ce premier seuil économique.

C'est d'ailleurs cet aspect de stricte rentabilité qui est très souvent quasi absente dans le débat public. Beaucoup de discussions ont porté sur l'acceptabilité sociale et les impacts environnementaux, alors que la question économique était traitée comme acquise. Pourtant, plusieurs grandes compagnies ont radié leurs actifs québécois ou réduit fortement leurs activités après avoir foré et testé les meilleurs secteurs disponibles dans l'Utica des Basses-Terres. La compagnie Talisman/Repsol en particulier s'est retirée dès 2012 après avoir accumulé la grande majorité des puits et des données de terrain pour le shale d'Utica.

Je fais aussi un constat important : si les résultats avaient été exceptionnels, il aurait été logique que les entreprises publient abondamment leurs courbes de production afin d'attirer des investisseurs. Le fait que très peu de données détaillées des tests de production aient été rendues publiques a toujours alimenté le scepticisme de plusieurs experts indépendants.

L'autre élément à prendre en compte c'est la comparaison avec les grands bassins américains. Les gisements comme Marcellus, Haynesville ou certaines portions du Barnett ont été développés dans des contextes très différents:

  • les densités de population sont souvent plus faibles;
  • les infrastructures gazières existaient déjà;
  • l'industrie disposait d'un vaste réseau de services pétroliers;
  • les volumes récupérables par puits étaient généralement supérieurs.

Le Québec partait avec plusieurs désavantages structurels. Même si le gaz avait présent en abondance, il aurait fallu démontrer qu'il pouvait concurrencer les autres bassins nord-américains, car le prix de vente du gaz est déterminé en Amérique du Nord par l'ensemble des exploitations existantes. La productivité des 18 puits où on a testé le rendement avec la fracturation hydraulique dans le shale d'Utica se sont tous avérés très décevant et bien en dessous d'un seuil de rentabilité.

Depuis 2017, il n'y a pas eu d'amélioration majeure pour les paramètres qui entrent dans le calcul de ce qui serait commercialement récupérable (prix du gaz*, coût des forages, efficacité des fracturations, régime fiscal, taux d'intérêt, etc.). Le contexte est devenu plutôt moins favorable au Québec en raison de l'encadrement réglementaire et, surtout, de la décision politique de mettre fin à l'exploration et à l'exploitation des hydrocarbures en 2022, cela après les études exhaustives réalisées par les ÉES et le BAPE.

« Le gaz existe » n'implique pas « le gaz constitue une réserve exploitable avec profit ».

L'histoire pétrolière québécoise montre justement que, pendant plus d'un siècle, les géologues ont régulièrement trouvé des indices et des accumulations d'hydrocarbures, mais qu'ils n'ont jamais réussi à démontrer un gisement capable de soutenir durablement une exploitation commerciale. Mon analyse publiée en 2017 avait pour but de quantifier précisément cette faiblesse économique significative à partir des données de production rendues publiques dans le cas du gaz emprisonné dans le shale d'Utica. Les rapports du BAPE ont confirmé de plus que, même si cela avait été économiquement possible, les désavantages d'une exploitation du gaz de schiste dans l'Utica et du pétrole à Anticosti étaient beaucoup trop grands pour la société.

* Prix du gaz - addendum écrit par l'IA:    Il faudrait donc des prix durablement de l'ordre de 6 $/Mpc ou davantage simplement pour atteindre le coût de forage, avant même de payer l'exploitation, les redevances, les frais financiers et la fermeture des puits.  C'est précisément l'aspect qui me paraît le plus solide dans votre raisonnement : si le « meilleur puits » ne couvre pas ses coûts à des prix normaux de marché, il devient difficile de construire un modèle d'affaires robuste sur l'ensemble du bassin.   En fait, l'argument que l'on entendait souvent vers 2010-2012 était que les prix du gaz étaient temporairement faibles et qu'une remontée réglerait le problème. Or, quinze ans plus tard, nous sommes encore dans une fourchette de prix semblable, voire légèrement inférieure à la moyenne de 2010-2015. [eia.gov], [finance.yahoo.com]. C'est probablement l'un des meilleurs tests rétrospectifs de la validité de votre critique économique.