mercredi 25 janvier 2017

La candidature d’Anticosti aux sites du patrimoine mondial de l’UNESCO


Après être arrivé à deux jours du délai limite pour répondre à la demande préparée par le maire d’Anticosti John Pineault, le gouvernement donne aujourd’hui le 25 janvier 2017 son appui à ce dossier.
Qu’est-ce que cela signifiera concrètement? L’arrêt définitif des forages d’exploration sur l’île? L’arrêt momentané d’ici à ce que l’UNESCO se prononce?
Le dépôt de la candidature ne signifie pas un classement automatique; l’UNESCO ne se prononcera pas avant des mois. Le gouvernement du Québec peut trouver là une autre façon de se donner une autre fois encore du temps avant de se résoudre à se “brancher” de façon définitive dans ce dossier. Même pour les détenteurs des droits pétroliers sur Anticosti, un délai n’est pas négatif; cela permet d’entretenir la fiction du gisement encore un peu. Il est certainement préférable pour les spéculateurs de ne pas devoir clore l’aventure trop tôt; mieux vaut faire durer la valeur fictive des permis pour la meilleure possibilité de négocier un dédommagement.
Les derniers forages (cinq en 2014 et sept en 2015) ont donné des résultats qui traduits en termes concrets de pétrole exploitable, confirment une absence totale de rentabilité, même avec une remontée fulgurante du prix du pétrole. L’admettre publiquement signifierait la fin abrupte du projet et cela réduirait aussi à zéro la valeur des permis détenus. Un nouveau report prolonge artificiellement l’illusion: un peu comme une personne cliniquement morte, mais gardée artificiellement sous un état latent de vie apparente.
Pour le gouvernement, les facteurs déterminants sont avant tout d’ordre politique: entre le OUI et le NON à un appui pour cette candidature d’Anticosti, quelle est la décision qui rapportera le plus politiquement. C’est un OUI certainement. Mais on se garde de plus une option: en soumettant simultanément le fiord du Saguenay comme candidat, on conserve tout le bénéfice politique de l’appui à Anticosti, tout en gardant la possibilité que ce soit plutôt le fiord qui au final soit retenu. Le gouvernement sait qu’il y a bien des chances que la candidature d’Anticosti passe en 2e à l’UNESCO, car celle du fiord a un mérite certain et cette candidature attend depuis bien plus longtemps. Plutôt que de décider eux-mêmes de préserver Anticosti, les ministres ont trouvé une porte de sortie idéale: ils vont laisser l’UNESCO rendre ce verdict. Si jamais l’UNESCO ne classe pas Anticosti au patrimoine mondial comme c’est possible, alors le gouvernement pourra utiliser cette décision pour se dédouaner et reprendre les forages. Une pierre deux coups: un appui pour la forme à Anticosti + la poursuite des forages une fois la décision rendue.
Le gouvernement ne prend pas lui-même la décision de stopper les forages et l’exploration. Il se préserve juridiquement; il évite ainsi d’être poursuivi directement pour cette décision.
À la question posée en début de ce texte, on peut penser que la décision d’aujourd’hui n’est certainement pas une fin définitive aux travaux d’exploration à Anticosti. On va même entendre dans les prochaines semaines, des ministres défendre l’idée qu’on peut encore ‘faire de l’exploration pour fins de connaissances scientifiques’, qu’il faut ‘respecter les ententes avec les partenaires dans Hydrocarbures Anticosti en attendant la décision de l’UNESCO’, etc. Concrètement, rien n’est changé dans la suite des décisions prises en 2016 pour Anticosti: “business as usual” donc.
Les forages et la fracturation se poursuivront comme prévu. Une simple autorisation de transmettre la demande de classement à l'UNESCO n'est pas une réelle décision quant au sort d'Anticosti. L'exploitation ne se fera pas SI, et seulement SI,  l'UNESCO décide de classer l'île.
Comme le gouvernement soumet aussi le site du fiord du Saguenay dans ce même appui, mettez-vous un instant dans la chaise des commissaires de l'UNESCO: le Québec, propriétaire de l'Île, continue à accorder des autorisations de forage et des autorisations pour toutes les étapes menant à la fracturation hydraulique de trois puits l'été 2017. Ce gouvernement propriétaire de l'Île et co-propriétaire des permis pétroliers, s'accorde à lui-même, pour ainsi dire, ces autorisations. Il est actionnaire de Pétrolia. Il est aussi actionnaire d'Hydrocarbure Anticosti qui détient les permis. Il finance à 57% le coût de ces travaux d'exploration. L'UNESCO constatera que ce demandeur incohérent tente de lui refiler une décision qu'il ne souhaite pas prendre lui même. Ma prédiction est que le fiord du Saguenay sera choisi et qu'Anticosti ne sera pas retenu. Le gouvernement pourra ensuite aller de l'avant avec ses travaux pétroliers à Anticosti. C'est là l'essentiel du contexte dans lequel le caucus ministériel vient de prendre la décision d'autoriser la demande de classement à l'UNESCO.

En bref, avec sa décision prise ce mercredi 25 janvier d'autoriser la demande de classement à l'UNESCO, le gouvernement tire un profit politique dans toutes les éventualités:
- Son appui apparent à cette semaine lui donne immédiatement des bons points dans l’opinion publique
- Si c’est accordé (très peu probable), l’UNESCO prend de facto à la place du gouvernement la décision de stopper l’exploitation; les environnementalistes seront ravis de l’arrêt des forages, des membres des chambres de commerce eux seront furieux.
- Si cela n’est pas accordé, les environnementalistes perdent cette lutte; le gouvernement et les promoteurs se frottent les mains, car la contrainte disparait dans la poursuite du développement pétrolier d'Anticosti.
- Mais le principal avantage de la décision du gouvernement, c'est le ministre de la Forêt, de la Faune et des Parcs M. Luc Blanchette qui l'a candidement exprimé«Tout ce qu’on fait, c’est consentir à une candidature et les choses vont suivre leur cours, mais on a jusqu’à 2021 avant qu’on soit obligé de prendre des décisions». Ne rien décider, gagner du temps, laisser Pétrolia réaliser la suite des travaux de forage et de fracturation avec les permis déjà accordés, c'est là l'objectif essentiel du gouvernement.

Dans sa lettre au maire d'Anticosti, le ministre ajoute: "le gouvernement entreprend les consultations et démarches nécessaires en son sein, ainsi qu'auprès de la communauté de l'île, des nations autochtones concernées et des titulaires de droits sur l'île pour que, d'ici 2020, il soit en mesure de prendre les moyens de protection requis pour l'ensemble de l'île". On ne parle pas en ce moment d'une décision de protéger l'île, mais seulement d'une consultation. On sait ce que peuvent donner des consultations dans ce dossier au gouvernement: il y a eu le BAPE-Gaz de schiste en 2010-11, suivi de l'ÉES en 2011-12, suivi des consultations de la Commission Lanoue-Mousseau, suivi de 2e BAPE-Gaz de schiste 2014, suivi des ÉES-Hydrocarbures et ÉES-Anticosti en 2015-16. Les centaines de mémoires déposés à chaque commission (pour la grande part maintenant effacés des sites WEB où ils s'affichaient), n'ont eu aucun impact sur le produit final: l'adoption sous bâillon de la loi sur les hydrocarbures.
Dans cette nouvelle consultation, la liste des "consultés" se réduira aux fonctionnaires à l'interne (le gouvernement... en son sein), aux résidents de l'Île, aux nations autochtones concernées et aux titulaires des permis (Pétrolia, etc.). Est-ce que cela mènera vraiment à une protection de l'Île? On peut encore en douter. Les résidents de l'Île sont partagés, les autochtones sont résolument contre l'exploitation pétrolière, mais bien des fonctionnaires au MDDELCC et au MERN témoignent en continu depuis 2008 objectivement par leur écrits (règlements comme le RPEP, etc.) d'une similitude de pensée avec le lobby pétrolier, qui lui évidemment demeurera résolument pour ce développement pétrolier. Qui pèsera le plus lourd dans la balance? d'un côté les détenteurs des permis et les fonctionnaires qui recommandent à chaque occasion l'octroi d'autorisations permettant les divers travaux qui mèneront à la fracturation hydraulique;  ou bien de l'autre côté les résidents partagés et  deux nations autochtones. Tous les groupes et experts externes n'auront aucune voix dans ce cas-ci. Constatons que c'est une façon plus claire cette fois de préciser que de toutes façons, au gouvernement on en tiendra jamais compte dans ce dossier précis.

N.B. La première partie de ce texte a été publiée dans le Devoir le 3 février 2017.

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