mercredi 1 juillet 2015

Les limites et le piège de l'acceptabilité sociale

Il y a beaucoup de gens dans les activités sociales; le débat sur les impacts de la fracturation hydraulique prend naturellement une tangente sociale. Tout ce qui grenouille autour du champ politique s’y retrouve très à l’aise. On nage ainsi en plein domaine des firmes de relations publiques et des faiseurs d’image. Les acteurs politiques sont entourés de firmes dont le travail quotidien est de trouver les voies menant vers l’acceptabilité sociale. C’est pas trop différent de vendre l’image d’un politicien, d’une marque de voiture, ou d’un projet comme l'exploitation des hydrocarbures. Il faut juste trouver l’angle. Ensuite, utilisée plus de mille fois, la méthode est éprouvée:  créer l’image, puis  la publiciser à outrance afin qu'elle se substitue à la réalité dans la perception populaire.

Tous les politiciens et promoteurs ont immédiatement sauté sur ce concept acceptabilité sociale ; ils sont en terrain familier, en plein dans leurs préoccupations de toujours. Ils portent alors très peu d’attention au fond de la question; seule l’image compte et seule la perception de l’image par le public leur importe. C’est aussi intellectuellement beaucoup plus simple de se centrer sur une image qu'on contrôle et qu'on façonne, que de tenter de comprendre les implications plus techniques et plus scientifiques de la réalité qu'on ne contrôle absolument pas. Personnellement, je trouve cette situation navrante, car elle mène à des décisions très souvent désastreuses.

J’ai noté dans tous les documents traitant de l’acceptabilité sociale qu’on cherche les moyens, les voies pour arriver à l’acceptabilité sociale. Son corollaire le rejet social ne fait même pas partie du discours. Je n’ai jamais vu encore quelqu’un écrire qu'on va prendre l’opinion des gens telle qu’elle est. Partout et toujours ces textes analysent et discutent des moyens à mettre en oeuvre pour faciliter l'acceptation, atténuer les irritants, etc. On présume toujours que l'opinion est a priori malléable et que le travail à faire est de mandater une firme de relations publiques pour changer les perceptions et les amener là où on veut qu'elles soient.

Dans le combat entre promoteurs et opposants, ces derniers sont souvent amenés à tomber dans le piège de l'acceptabilité sociale. Plusieurs groupes citoyens la réclame à grand cris, ce qui est sans doute normal; mais trop souvent ils misent tout sur elle. Les ministres vont immédiatement prendre cette perche tendue et promettre de ne rien démarrer avant d'avoir l'acceptabilité sociale. La main sur le coeur il jurent que c'est incontournable.

Les groupes de pression y voient une concession, une reconnaissance de la légitimité de leur action. Or les gouvernements, souvent associés aux puissantes ressources des lobbys, disposent sur ce terrain de moyens démesurés face aux groupes de pression. Une fois la promesse annoncée, c'est eux qui peuvent choisir à quel sous-groupe de citoyen circonscrire la mesure de cette acceptabilité. Par exemple un sondage réservé aux seuls 200 citoyens concernés localement à Anticosti?  Le gouvernement ne se prive pas non plus de déclencher des comités d'étude bien contrôlés qui évitent soigneusement les éléments les plus problématiques pouvant amener des conclusions très négatives dans le rapport final. Il peut aussi créer des tables d'experts qui seront choisis en écartant tout opposant, des textes de règlements qui limitent l'accès à l'information, etc. Le gouvernement consacre des millions pour ces opérations. En parallèle, les lobbys disposent de sommes encore plus importantes pour gagner, voire acheter l'appui de personnalités clefs, même l'image prestigieuse d'ex-politiciens.

Heureusement les faiseurs d'image ne réussissent pas à tout coup. Parfois une fuite, une stratégie de communication étalée dans les médias remet l'horloge de la méfiance populaire au temps zéro. Il y a aussi la réalité, les faits tout simplement qui restent là, qu'aucun faiseur d'image ne peut changer. On peut les rappeler et les ramener en avant patiemment autant de fois que nécessaire; c'est ce que je rappelais dans mon billet de décembre 2004: "La réalité et les faits sont têtus - c'est pour cela qu'ils finissent par s'imposer".

Pourquoi ne prend-on pas l'acceptabilité telle qu'elle est; pourquoi ne pas penser par exemple que les gens rejettent le gaz et le pétrole de schiste - point à la ligne. Pourquoi  ne pas envisager que le rejet social existe et puisse tenir au fait que les gens ont eu, et ont adhéré, à une information suffisante pour se faire une idée claire et définitive. Je travaille essentiellement dans ma spécialité à vulgariser de l’information scientifique en ayant la ferme conviction que l’intelligence des gens est capable d’accepter d’en apprendre sur un sujet aussi technique que la fracturation hydraulique et ses failles technologiques.

Je crains qu’en accordant autant d’attention à ce paramètre acceptabilité sociale qu'on réduise d’autant le temps qui sert tout simplement à aider les gens à s’informer. Le débat de fond, l'analyse des paramètres avantages/coûts pour la collectivité, la présentation en toute transparence des données factuelles, les projections faites par des personnes ou des organismes compétents et neutres, c'est-à-dire indépendants des promoteurs ou de tout groupe d'opposition radicale, tout cela mérite d'occuper autant, sinon plus, de place dans la couverture médiatique que la simple question de l'acceptabilité sociale. L'acceptabilité sociale ne doit pas occuper tout l'espace et occulter ainsi les autres composantes du débat qui devraient la sous-tendre.

Cependant nous n'avons pas fini d'entendre parler d'acceptabilité sociale. Son usage est beaucoup trop commode. C'est une expression tarte à la crème un peu comme "développement durable"; on aura beau analyser dans les cercles universitaires le concept en détails et proposer une définition rigoureuse, rien n'y fait l'expression continue d'être utilisée à tort et à travers dans une foule de sens très distincts du concept d'origine.

L'usage courant qu'on fait d'une expression est plus fort que la définition rigoureuse que tentent de proposer les linguistes. On a utilisé, presqu'à contresens, l'expression "développement durable" et pas dans de banales conversations, mais par les hauts fonctionnaires du gouvernement du Québec. Le gaz de schiste est dans son essence même le contraire d'une ressource renouvelable: aussitôt sorti du puits il se retrouve en moins de 48 heures de trajet dans un gazoduc et consommé dans un bruleur. Comme toutes les autres ressources minières, on épuise la ressource en une seule extraction. Pourtant on a donné comme titre officiel à la première commission du BAPE en 2010 le titre "Développement durable de l'industrie des gaz de schiste au Québec". Cela aurait plutôt du être désigné comme "Exploitation de la ressource non-renouvellable ...". L'image aurait été moins bonne politiquement. On a donc choisi une formule tarte à la crème.

Puisque l'acceptabilité sociale présente comme un concept fort commode, galvaudé à gauche et à droite, il n'y aura pas de définitions précises qui vont réussir à en encadrer l'usage, pas plus que cela ne s'est produit dans toutes les autres expressions qui ont eu une heure de gloire d'être un temps à la mode. Les universitaires proposeront de savantes définitions qui resteront lettres mortes. Les expressions "développement durable" et "acceptabilité sociale" sont tellement plus rentables dans leur forme actuelle floue, qu'il est illusoire de penser que ceux qui les utilisent vont accepter de les confiner dans une définition rigoureuse beaucoup moins "vendeuse". Sous cette forme inévitable, la qualité du débat public risque d'en pâtir plutôt que d'en profiter.


Le texte ci-dessus ne doit pas être pris comme une prise de position contre l'acceptabilité sociale; je serais tout disposé à m'en faire aussi le promoteur, si ce n'était de la réalité de son utilisation actuelle et de son utilisation prévisible.

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